« Rabba bar bar Hanane avait engagé des porteurs pour transporter des cruches de vins et ces porteurs les ont brisés (en les transportant). Rabba bar Bar Hanan, pour s’indemniser, saisit leurs manteaux. Les porteurs vont alors se plaindre chez Rav (le juge) qui lui dit : Restitues-leur leurs manteaux. Il lui demanda : est-ce là la règle de droit ?! Il lui répondit : Oui, c’est la loi, « afin que tu suives le chemin des gens qui suivent la bonté » (Proverbes 2,20). Il leur restitua leurs manteaux. Ils dirent à Rav : nous sommes pauvres et avons travaillé dur toute la journée et nous avons faim, or nous n’avons rien pour nous acheter à manger. Il (Rav à Rabba bar Bar Hanane) lui dit : donnes-leur leurs salaires dès à présent. Il demanda : est-ce là la Loi ?! Rav lui repondit : oui c’est la Loi en vertu du verset : « Et vous suivrez le chemin des justes ».(Talmud de Babylone traité Baba Métsi’a 83a)
Ce récit talmudique met en exergue deux fondements essentiels du droit hébraïque et donc du judaïsme : la noblesse des sentiments n’est préservée que dans un cadre juridique et, un cadre juridique rigoriste devient une injustice. Dans ce récit, une loi appliquée avec excès de rigueur est perçue par ceux qui la subissent telle une injustice. Or, la loi se doit d’être l’expression de la justice.
La bonté, la générosité doivent être également contraintes par un cadre juridique. Ceci ne vise pas à l’assèchement des élans du cœur mais précisément à éviter que ces « élans » n’en viennent à pervertir la définition même et la noblesse originelle de tels sentiments. Car l’on peut tuer par amour ou voler au prétexte de générosité…
La justice est le seul et unique garant de la cohésion sociale. Ni l’amour ni la loi ne peuvent prétendre à ce titre. En effet, si chaque individu n’agit qu’en fonction de ses émotions, il n’y a plus de vie en société possible. Et si la loi, expression de la justice, est établie au profit de minorités revendicatrices ou de nantis, elle est perçue dès lors telle l’expression de l’injustice et est susceptible de pousser les individus à trouver d’autres moyens, fussent-ils violents, afin de la rétablir.
C’est pourquoi les perversions des règles de droit et la dictature de l’émotion, (c’est ainsi qu’aujourd’hui le combat nécessaire pour l’égalité est assimilé à un combat pour la justice. Ce qui est faux, égalité n’est pas justice) sous le régime desquelles nous vivons actuellement, doivent aiguiser notre vigilance et exigent de redoubler d’effort pour établir un monde juste.
Alain David Nacache, Grand Rabbin du Luxembourg
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